Promontorium Soloeis & Portum Rutubis: deux sites millénaires

  Depuis au moins 500 siècles, les rivages hospitaliers d’El Jadida (baie et glacis de Mazagan) ont joué un rôle essentiel dans le développement de l’occupation humaine. Lorsque les premiers navigateurs phéniciens sont arrivés dans la région, ils ont trouvé une population locale avec laquelle  ils ont établi des relations d’échanges commerciales. La population locale avait établi aussi des échanges avec les carthaginois puis avec les romains.

  Dans la géographie ancienne, la région d’El Jadida était désignée par deux toponymes; le port Rutubis et le promontoire Soloeis, et par des formes  qui s’y rattachent telles que Rutulis ou Rusubis et Soloïs, Soloenté , Solis ; dues probablement aux traducteurs.

  • A quoi correspondait le promontoire Soloeis dans la géographie ancienne de l’Afrique?
  • Où se trouvait le port Rutubis?
  • Qu’en est-il des traces d’occupation humaine de la région d’El Jadida pendant l’Antiquité?

   Le premier périple le long des côtes atlantiques de l’Afrique, connu jusqu’à présent, serait celui de l’amiral carthaginois Hannon, effectué sous les ordres du Sénat de Carthage vers 510 avant J.C. Hannon parle du promontoire Soloeis dans deux Chapitres:

CHAPITRE III. « Ensuite ayant mis le cap au couchant, nous sommes arrivés près de Soloeis, promontoire de Libye, couvert  épaisses forêts. »

CHAPITRE IV.  « De là, après avoir élevé un temple à Neptune, nous avons navigué pendant une demi-journée vers le soleil levant, jusqu’à ce que nous soyons arrivés dans un lac peu éloigné de la mer [lac ou lagune], rempli de grands et de nombreux roseaux; il y avait aussi beaucoup d’éléphants  et d’autres bêtes sauvages qui y prenaient leur pâture.» 

   Les commentaires du périple de Hannon ne sont apparus et traduits par des auteurs grecs que pendant le IIème siècle avant J.C, mais avant cette période le Promontorium Soloeis  figurait dans le périple du  Pseudo-Scylax, un navigateur grec qui a vécu au milieux du IVème siècle avant J.C (entre 379-368 et 338 avant J.C), sous  »promontoire Soloente »,  et dans l’ouvrage «Les Histoires» de l’historien grec Hérodote sous  »Promontorium Soloeis libycus » .

  Hérodote (né en Grèce vers 484 ou 482 avant J.C) cite   «toute la côte de la Libye [Afrique] qui borde la mer septentrionale [Méditerranée] depuis l’Égypte jusqu’au promontoire Soloeis, où se termine cette partie du monde, est occupée par les libyens et par diverses nations libyennes [africaines], à l’exception de ce que possèdent les grecs et les phénicien…»

 Le géographe Grec  Éphore (né vers 390 av. J.C – mort vers 320 av. J.C) cite dans son Vème livre, d’après ce que nous rapporte Étienne de Bysance dans son dictionnaire: «… sur ce Soloeis se trouve une ville nommée Chalisia» .

 D’après Pline l’ancien (23 à 79 après J.C), la plupart des auteurs grecs et latins racontent que  l’amiral carthaginois Hannon qui avait reçu l’ordre d’explorer la côte atlantique africaine, « y avait fondé  des villes nombreuses dont il ne reste ni traces ni souvenirs».

  Le périple du Grec pseudo Scylax (IVème siècle avant J.C) nous donne une description plus développée sur le promontoire Soloeis: 

   « en sortant de Thymitéria, ville phénicienne avec un port, située sur le fleuve Çrabis (Sebou), vous découvrez le promontoire de Soloente qui s’avance beaucoup dans la mer. Cette région là est la plus célèbre de la Libye [Afrique -Mauritanie Tingitane]C’est là que viennent les différents peuples qui l’habitent pour exercer leur piété envers les dieux. Au haut du promontoire est un grand autel consacré à la douleur et à  Poséidon. Sur cet autel, que l’on dit construit avec beaucoup d’art, sont des images de lions et de dauphins… Sur le promontoire Soloente, coule un fleuve qu’on appelle Xion, et dont les bords sont habités par une tribu d’Éthiopiens [hommes bruns] appelés Sacrés. »

  Le voyage des colonnes d’Hercule jusqu’à l’île Cerné (île Essaouira) dans le périple de Hannon comme dans celui du Pseudo Scylax,  a nécessité 12 jours de navigation. Si Hannon situe l’île Cerné à environs 3 jours de navigation, de l’endroit de leur embarcation près du promontoire Soloeis, probablement dans le port Rutubis (Baie de Mazagan), on trouve par contre dans le périple du Pseudo Scylax une contradiction très nette: ce périple dit «près de là [Soloeis] se trouve Cerné»,  puis il ajoute, «la navigation, depuis les colonnes d’Hercules jusqu’au promontoire Hermès, est de deux jours, dépassant ce dernier lieu jusqu’au promontoire de Soloente [Soloeis] de trois jours, et de Soloente jusqu’à Cerné de sept jours. Tout ce trajet depuis les colonnes d’Hercules jusqu’à l’île Cerné, est de douze jours. »

 On peut poser comme hypothèses, soit que l’auteur ou le traducteur de ce périple, aurait indiqué par erreur Soloente au lieu de Thymiteria (Mehdia) entre Hermès et Cerné, ou bien, au lieu d’attribuer 7 jours de navigation du promontoire Hermès (Asila) jusqu’au Soloente (la 3ème étape du périple), et 3 jours de navigation de Soloente jusqu’à Cerné ( la 4ème étape du périple), il aurait attribué 3 jours à la 3ème étape et 7 jours à la 4ème .

  Hannon précise dans la suite de son périple dans les chapitres V et VII:

 CHAPITRE V. « Nous avons dépassé ce lac dans une journée de navigation et nous avons peuplé de nouveaux colons les villes du littoral Karikon Teichos, Ghytte, Mellitta et Arambis. »

CHAPITRE VI.  « De là, nous sommes entrés dans l’embouchure du Lixus, grand fleuve qui vient de l’intérieur de la Libye…»

  Le Lixus cité dans le périple de Hannon est identifié au fleuve Tensift;   -Karikon Teichos correspond probablement à Al Bida dans la description d’El Idrissi (milieux du XIIème siècle), et à Casa Cavaléro (sur les portulans du moyen âge), et actuellement Sidi Bel Khir ou bien Sidi Oughar.

 – Ghytte  correspond à Al Ghaïtte الغيط dans la géographie d’El Idrissi et probablement à Oualidiya actuelle.

– Melissa (Safi ?) et  Arambis à Souiriya ancienne sur l’embouchure de Tensift.

Les navigateurs anciens apportaient avec eux les noms des villes ou régions qu’ils connaissaient (ou d’où ils sont arrivés). Le nom Soloeis qui signifie rochers est donné à un promontoire et une ville phénico-punique qui remonte au VIIIème siècle avant J.C sur la côte sud de la Sicile en face de Carthage. Si on tient compte que  le terme promontoire désigne une partie de terre qui s’avance dans la mer délimitée par deux baies (ou deux caps)  on peut faire correspondre le Promontoire Soloeis de la côte atlantique marocaine au Glacis de Mazagan qui s’étend  du Cap de Mazagan  jusqu’au  Jorf Lasfar (Cap blanc) vers le Sud-Ouest sur une distance d’environ 20 Km et du Jorf Lasfar jusqu’à Ouled Hsine vers le Sud-Est; ce glacis de  150km2 de superficie est caractérisé par la grande biodiversité de son littoral, de la côte Sidi Daoui jusqu’à Jorf Lasfar, et de la fertilité des terres intérieures, Fahs Ouled Douib et Fahs Ouled Hsine, riche en alluvions déposés par Oued Flifel.

Carte

  Le périple du Pseudo Scylax nous donne des informations sur la nature des échanges commerciaux de la population locale pendant la période  phénico-punique: « les naturels vendent aux Phéniciens des peaux de cerfs et de lions, et des pierres précieuses, des peaux et des dents d’éléphants, et des troupeaux de bêtes domestiques. Les plus riches ameublements de ces éthiopiens consistent dans des vases ciselés et dans des bouteilles d’ivoire.»  «… les phéniciens portent aussi à ces peuples de l’onguent (baume ou pommade) d’Egypte, des béliers châtrés (castrés), des tuiles attiques (d’Athènes) et des vases. C’est pendant les fêtes de la nation que se fait ce commerce de vaisselle.»

   D’après Pline, les Romains venaient chercher dans la région les produits suivants:             -Des roseaux et l’Euphorbia pour sa sève blanche ; L’ivoire des éléphants; les sangsues (pour la médecine) ; Des escargots nommés Solitance ;  Les murex; les pourpres pour extraire une teinture pourpre; Les produits de salaisons (Garum) ; Le miel. [9]

Tour de la mer
Les ruines d’une tour très ancienne sur la côte rocheuse de Moulay Abdellah (Tite) qui n’a pas encore révélé ses secrets.
Bassins Tite
Près de la tour de la mer de Tite des bassins creusés dans les strates calcaires, longtemps considérés comme tombes phéniciennes ou puniques,  semblent être des édifices liés à  des activités marines anciennes: préparation des produits des salaisons comme le Garum et la Pourpre..

 L’apparition du périple de Polype (Polublios) au llème siècle avant J.C. va nous apporter plus de précision sur les situations des stations de la côte marocaine pendant l’antiquité en utilisant le Passus (1000 Passus = 1 Mille romain=1482m) .  Des passages de ce périple ont été rapportés dans l’histoire naturelle de Pline l’ancien qui a vécu au 1er siècle après J.C (de 23 à 79 J.C):

 «Au temps où Scipion Émilien commandait en Afrique, après la destruction de Carthage en 146 avant J.C,  Polybe fût confié une flotte pour aller reconnaître les côtes marocaines», après cette introduction qui précise la période et l’objectif du périple  de Polype,  Pline nous rapporte  la toponymie locale «…On sait cependant des naturels du pays,  que sur la côte,  à 150000 Passus [150 milles romains ou ≈ 222km] de Sala est le fleuve Asama,  où remonte la marée,  mais où on y voit un très beau port,  après lequel on trouve le fleuve Fut, situé à 200000 Passus [200 milles romains ou ≈296 km] du Dyris, lequel espace est partagé par un fleuve nommé Vior [qui devrait correspondre à Tensift] ».

 On reconnaît facilement ici la ville ou le fleuve de Salé ou Chala,  Azama qui correspond à l’Oum Er-Rbia, Dyris qui correspond à Jbel Alhadid désigné par El Idrissi sous le nom de Darane,  quant à Fut il correspondrait à l’oued flifel, et Vior, situé à mi chemin entre Fut et Dyris, correspondrait au fleuve Tensift .

Dans son périple,  Polybe nomme Azama (Oum Er-Rbia) sous le nom de Anatis et le localisé à 205000 Passus (205 Milles romains ou 303,4 km) loin de la ville de Lixus ( Larache), puis il appelle le « très beau port », dont les naturel du pays ont indiqué au niveau d’Asama, par le nom de Rutubis et le place à 213000 Passus de Lixus, soit 213 Milles romains (315,2km), ainsi, on peut déduire que le port Rutubis se trouve, d’après Polybe, à une distance de 8000 Passus ou 8 Milles romains au sud-ouest de l’embouchure de l’Oum Er-Rbia, soit 11,8 km. La localisation de portus Rutubis correspond à l’emplacement de Mazighane مازيغن cité par El idrissi et à la baie de Mazagan selon le géographe et explorateur portugais Duarte Pacheco Pereira qui nous décrit la région au début du  siècle XVème    siècle : «La seconde partie du Royaume de Fes, commence à la rivière d’Azemmour, séparée par deux lieues de la baie de Mazagan… ici s’ élève jadis la ville de Mazagan aujourd’hui détruite.  Cette baie offre un bon mouillage aux grands navires, et celui qui veut s’ y arrêter doit bien fixer son amarre…» On voit que cet explorateur portugais palce le port de Mazagan ou Marsa Mazighane à 2 lieues portugaises de l’embouchure d’Oum Er-Rbia,  soit 11,8 km , donc au même endroit que Rutubis . (1 lieue portugaise au XVème et XVIème siècle correspond à 5920m).

PDF: Promontorium Soloeis_Portus Rutubis

Par DERIF Jilali

derifeljilali@gmail.com

Bibliographie:
 – Annales des voyages, de la géographie, de l’histoire et de l’archéologie – V. A. Malte-Brun, Ed. 1867.
– Géographie ancienne des états Barbaresques – Allemand de Mannert. Trad. Fr. MM L. Marous & Duesberg -1842.
-Histoire universelle. Liv quatrième, l-histoire des Maures, Ch.II.
-Histoire d’Hédorote Tome VIII – trad du Grec. 1802.
– Les deux rédactions du Périple d’Hannon par TAUXIER (H.) – Revue africaine 1882
-Histoire naturelle de Pline -Tome IV-Vol. 11- Trad. fr. M. Ajasson.
-Notes sur la géographie économique du Maroc dans l’Antiquité par M. Maurice Besier.
-Esmeraldo de Situ Orbis par Duarte Pacheco Pereira. vers 1505.
نزهة المشتاق في اختراق الآفاق – الإدريسي – منتصف القرن الثاني عشر الميلادي –
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